Nouvelle rupture historique opérée par le nouveau Premier ministre Kevin Rudd (décidément, il me plaît celui-là) : après les excuses aux Aborigènes et la signature du protocole de Kyoto, voici qu'on a droit à la nomination au poste de gouverneur-général d'une femme, pour la première fois depuis la naissance de l'Australie. Au passage, ce bon Kevin a dit que le débat sur la République devait être réouvert lors de sa dernière rencontre avec la reine. Au cas où vous vous poseriez la question, c'est bien lui sur la photo, ce n'est pas Tintin, malgré la houpette...
La nouvelle titulaire du poste se nomme Quentin Alice Louise Bryce (si si, c'est bien une femme, même si elle s'appelle Quentin), elle est née en 1942, a siégé à la commission des droits de l'homme du Queensland et au conseil d'administration de l'université de Sydney.
Ceci me donne l'occasion de vous parler un peu plus du gouverneur-général. Comme je vous l'avais déjà dit il y a très longtemps, le gouverneur-général est le représentant de la Reine en Australie. C'est un peu le chef d'Etat de facto du pays, il s'agit donc d'un poste très important. Le gouverneur-général est nommé par le Premier ministre en accord avec la Reine pour un mandat d'une durée indéterminée. Le fait qu'il n'est pas élu limite normalement ses pouvoirs : la pratique a fait que le gouverneur-général n'intervient jamais dans les affaires publiques, il a le même rôle que la reine en Angleterre.
Cependant, cette pratique ne doit pas masquer le fait qu'en théorie, le gouverneur-général dispose de très importants pouvoirs pour peu qu'il juge utile de les utiliser : outre les pouvoirs de nomination habituels à la plupart des chefs d'Etat, le gouverneur dispose de ce qu'on appelle les "pouvoirs de réserve", ou
reserve powers. Ces pouvoirs de réserve peuvent aller jusqu'au renvoi du Premier ministre en cas de crise. Oui, vous avez bien lu : en Australie, un personnage non-élu peut renvoyer un Premier ministre même si celui-ci est soutenu par les représentants du peuple. Et le pire, c'est que c'est déjà arrivé...
Petit voyage dans le temps : nous sommes en 1975. Trois ans plus tôt, c'était l'arrivée au pouvoir du travailliste Gough Whitlam, après 23 années de pouvoir ininterrompu de la droite : 1972 en Australie, c'est un peu comme 1981 en France : le passage de l'ombre à la lumière (je plaisante...quoique...).
En trois ans, le gouvernement Whitlam a opéré des réformes majeures après 23 ans de conservatisme : suppression de la peine de mort au niveau fédéral, droit de vote à 18 ans, démocratisation de l'Université, suppression des dernières lois sur la White Australia policy, égalité hommes-femmes entre les employés gouvernementaux, suppression du service militaire obligatoire, mise en place de politiques pro-aborigènes et j'en passe. Un bilan qui fait toujours débat, mais une chose est indéniable : Whitlam a changé l'Australie, il ne s'est pas contenté de gérer les affaires courantes. Néanmoins, sa dernière grande réforme va capoter : alors qu'il tente d'introduire un système moderne de sécurité sociale (qui sera plus tard mis en place par les gouvernements travaillistes des années 1980), il s'oppose au Sénat conservateur : en effet, Whitlam n'a pas la majorité au Sénat, et il a besoin du soutien de sénateurs indépendants pour faire voter son budget, qui comprend la création de ce projet de sécu. Problème, l'un des sénateurs indépendants meurt en cours de mandat, et il est remplacé par un sénateur hostile au gouvernement. Or, un gouvernement qui ne peut pas faire voter son budget est un gouvernement qui ne peut pas gouverner. Et cela, Malcolm Fraser, le leader de l'opposition de droite, le sait. Il va donc en profiter pour tenter le tout pour le tout et essayer de provoquer la chute du gouvernement Whitlam : il fait pression sur les sénateurs indépendants. Conséquence, le Sénat refuse de voter le budget, ce qui provoque un blocage.
Normalement, dans un tel cas, on résout la crise par une dissolution de la chambre récalcitrante, ici le Sénat. Enters the governor general, John Kerr de son petit nom : celui-ci, qui doit avaliser tout projet de dissolution, demande à Whitlam de dissoudre les deux chambres et de provoquer de nouvelles élections. Problème, Whitlam refuse de dissoudre la Chambre des députés, puisqu'il y a eu des élections il y a à peine quelques mois, de plus, ce ne sont pas les députés qui posent problème, mais les sénateurs. Or, Kerr refuse tout net de dissoudre uniquement le Sénat. Et pendant ce temps, la crise s'enlise...
Whitlam décide de jouer la montre et espère que les sénateurs indépendants reviendront à la raison. En attendant, il envisage d'emprunter de l'argent pour gérer les affaires courantes. Malcolm Fraser a donc intérêt à précipiter sa chute, d'autant que les sénateurs indépendants ne sont pas prêts à laisser la situation s'enliser pendant des mois. Le temps presse pour le leader de l'opposition libérale. Il va donc passer un "deal" avec Kerr : si Kerr accepte de renvoyer Whitlam et de nommer Fraser à sa place, Fraser promet qu'il obtiendra le vote du budget et organisera immédiatement de nouvelles élections pour résoudre la crise. Le deal est accepté, et le matin du 11 novembre 1975, le gouverneur général John Kerr annonce le renvoi du Premier ministre Gough Whitlam et la nomination de son adversaire Malcolm Fraser pour gérer les affaires courantes (caretaker Prime minister en anglais) en attendant de nouvelles élections. Fraser présente immédiatement le budget au Sénat (le même que celui de Whitlam) et celui-ci est voté d'autant plus facilement que les sénateurs travaillistes n'ont pas encore été informés du renvoi de Whitlam ! La chambre des députés tentera bien de voter une motion de censure contre Fraser, mais le gouverneur-général répondra qu'il est déjà trop tard : le Parlement a été dissous en conséquence du renvoi. Tout cela s'est passé le même jour.
Whitlam, dégoûté, traite Fraser de "caniche de Kerr" et se permet même un trait d'humour : "We might as well say 'God save the Queen', because nothing will save the governor-general" ("On peut en effet dire 'Dieu sauve la reine', parce que rien ne sauvera le gouverneur-général"). Les partisans du Labor, qui avaient attendu un gouvernement de gauche pendant 20 ans, sont incrédules, manifestent, protestent, campent devant le siège du Parti libéral, mais rien n'y fait, le gouverneur-général a pris sa décision.
Fraser, de son côté, est en position de force pour aborder les élections. Intelligemment, il fait campagne sur l'économie tandis que Whitlam se contente de critiquer le renvoi et d'en appeler à la sauvegarde de la démocratie. Et ce qui devait arriver arriva : une fois la campagne démarrée et le choc du renvoi passé, les Australiens l'oublient très vite et donnent leurs suffrages à celui qui leur promet moins d'impôts et plus d'emplois. Fraser gagnera donc facilement, aidé par les médias, qui sont contrôlés en grande partie par un certain Rupert Murdoch...c'est la fin de l'expérience Whitlam, une expérience qui aura divisé mais également profondément marqué le pays. Jusqu'à ce jour, la controverse sur son renvoi fait toujours rage : le gouverneur-général avait-il le droit d'aller jusque là ? Un personnage non-élu peut-il renvoyer un Premier ministre soutenu par les représentants du peuple ? Peut-on critiquer le swing du gouverneur-général ?
La question n'est toujours pas résolue aujourd'hui, mais vue l'intensité de la controverse, il est peu probable qu'un gouverneur-général réitère l'exploit de Kerr à l'avenir...
Croyez-le ou non, Fraser et Whitlam sont aujourd'hui les meilleurs amis du monde. Ils sont tous les deux très critiques du bilan de John Howard (qui était le ministre des finances de Fraser) et ont même fait campagne ensemble pour la République en 1999 (on peut voir un spot sur youtube où on les voit tous les deux). Quant à Kerr, il finira sa vie en paria et sombrera dans l'alcoolisme...ça lui apprendra à appuyer sur le bouton sans discernement...