On dit généralement que les voyages forment la jeunesse et que quitter votre pays pour vivre ailleurs change votre regard sur votre terre natale. Depuis que je suis parti à Sydney, j'ai en effet constaté cela pour beaucoup de choses. L'une d'entre elles est l'anti-américanisme (un terme que je déteste et que l'on sort rarement à bon escient, mais je vais l'utiliser quand même à défaut de mieux) que l'on attribue très souvent à la France. En effet, à l'étranger, l'affaire est entendue : les Français sont les pires des anti-américains, ils sont indécrottables, il n'y a qu'eux qui vont aussi loin dans la critique de l'Oncle Sam.
Eh bien, paradoxalement, le fait que je sois parti ne m'a pas conforté dans cette idée, contrairement à ce qu'on pourrait croire. C'est même le contraire. En fait, et pour dire les choses franchement, je n'ai jamais entendu autant de critiques contre les Etats-Unis depuis que je suis ici. Parfois dans les médias, parfois dans la rue, mais surtout à la fac : il ne se passe pas un cours sans qu'il y ait une pique qui soit lancée contre les USA et ce cher W. Vous me direz, ça a sans doute quelque chose à voir avec les cours que j'ai pris : droit de l'environnement (bouh les méchants Etats-Unis qui veulent pas signer le protocole de Kyoto), droit international public (bouh les méchants Etats-Unis qui ont inventé la guerre préventive en Irak). Mais j'entends également les pires diatribes en droit international du business (là, c'est plus étonnant, mais ma prof est une vraie gauchiste, ceci expliquant cela). Que ce soit les profs ou les étudiants, tout le monde casse les Etats-Unis et leur vision étriquée du monde, et tout le monde casse l'ancien Premier ministre John Howard (ce nom vous dit quelque chose ?) et son attitude de caniche soumis aux Etats-Unis. Kevin Rudd a d'ailleurs été plébiscité pour avoir retiré les troupes Australiennes d'Irak, bien qu'il ait tenu à rappeler que son gouvernement resterait un allié fidèle des USA (close ally).
Bref, parmi toutes les critiques que j'ai entendues, 80% d'entre elles seraient taxées d'anti-américanisme en France tellement elles sont gonflées. Alors, l'Australie, terre d'anti-américanisme ? C'est un peu plus compliqué que ça. Premièrement, toutes les critiques que j'entends sont loin d'être injustifiées et s'adressent souvent plus à Bush et sa clique qu'au pays tout entier. Ici comme ailleurs, les gens regardent des séries américaines à la télé entre deux coupures de pubs et vont régulièrement bouffer au McDo ou au KFC (Kentucky Fried Chicken). En fait, l'anti-américanisme que l'on peut observer en Australie est grosso modo l'inverse de celui que l'on observe en France. Je m'explique : en France, l'anti-américanisme se retrouve surtout chez le Français moyen, l'homme de la rue, tandis que les "élites" (patrons, profs de fac, hommes politiques, journalistes) sont plus atlantistes (je schématise, mais en gros c'est ça). En Australie, c'est le contraire : tandis que l'Australien moyen est plutôt pro-américain (là encore, je schématise), les élites sont beaucoup plus critiques à l'égard des Etats-Unis que chez nous. Ainsi, pour ce qui est des milieux de la recherche et de l'éducation, les critiques contre les USA n'ont jamais été aussi virulentes, surtout depuis la prise de conscience du risque posé par le changement climatique dans un pays touché par la sécheresse. Les médias, même ceux contrôlés par Murdoch (!), leur ont d'ailleurs largement emboîté le pas, multipliant les reportages sur le danger posé par le réchauffement de la planète pour mieux souligner l'incongruité de la position américaine.
Pour ce qui est des politiques, je vous entends déjà me dire "mais les politiciens Australiens sont tous pro-américains alors que les Français sont anti-américains, donc l'Australie n'est pas une terre d'anti-américanisme". Là encore, il faut nuancer ce tableau simpliste : depuis 2007, le nouvel hôte de l'Elysée, notre cher mini-président, est un atlantiste déclaré et un des seuls leaders d'importance mondiale qui tient encore à faire ami-ami avec un Bush discrédité qui n'en a plus que pour quelques mois de mandat. Du côté Australien, s'il est vrai que John Howard était le modèle même du laquais des Etats-Unis, le nouveau Premier ministre est sur une position beaucoup plus équilibrée. La position de Howard a même été largement nuancée au sein du Parti libéral depuis la défaite électorale : il ne s'est trouvé personne en son sein pour critiquer la décision de Rudd de virer les troupes d'Irak.
D'accord, vous me direz, tout ça prouve que les choses sont compliquées, mais Chirac, lui, c'était un vrai anti-américain, pas vrai ? Eh bien, là encore, je vous répondrai qu'il ne faut pas se fier aux apparences. D'accord, il y a la guerre d'Irak. Mais à part ce différend (certes majeur), sur quel autre sujet Chirac s'est-il réellement différencié des Américains pendant son mandat ? Il a fait la guerre du Kosovo à leurs côtés, ainsi que la guerre en Afghanistan, et il avait la même position ferme qu'eux face à l'Iran et à la Syrie. Même dans le conflit israëlo-palestinien où la France est traditionnellement vue comme "pro-palestinienne", il n'a jamais vraiment levé la voix pour critiquer la position traditionnellement "pro-israëlienne" des USA, se contentant souvent de condamnations de pure forme...
Alors, Chirac, le roi des anti-américains ? La France, terre promise de l'anti-américanisme ? Think again...
PS : je précise juste que j'ai utilisé les termes "anti-américain", "atlantiste", "pro-palestinien" et "pro-israëlien" par pure commodité. Généralement, je réprouve l'usage de ces termes qui ne veulent pas dire grand-chose et qui sont souvent balancés comme des insultes pour délégitimer des positions qui peuvent pourtant tout à fait se justifier. Il n'y a donc aucune connotation péjorative ou méliorative à voir dans mon texte lorsque j'utilise ces termes, je ne porte pas de jugement (une fois n'est pas coutume).
Bon, à part ça, pas grand-chose de neuf, si ce n'est que Kevin Rudd a enfin osé critiquer la Chine et la répression au Tibet et au Xinjiang dans un speech fait à l'Université de Pékin (en mandarin, s'il vous plaît). Position courageuse dans un pays ultra-dépendant du géant chinois qui lui achète tout son charbon. Il a même interdit aux agents de sécurité chinois d'escorter la flamme lorsqu'elle arrivera en Australie (sans doute pour éviter les débordements qu'on a pu voir à Paris). Et pendant ce temps-là, en France, vous avez droit à une cacophonie générale (conditions à la participation, dit Rama Yade, pas de conditions dit-elle le lendemain) si bien qu'on n'a aucune idée de la position de la France par rapport à la Chine et aux JO. Et j'oubliais le pire, avec la même Rama Yade qui refuse de qualifier la Chine de "dictature"...pour une secrétaire d'Etat aux droits de l'homme, elle connaît bien mal son sujet.
Bref, pour ce qui est des anti-américains, je ne sais pas où ils sont, mais les guignols, ils sont clairement en France...