"Advance Australia Fair" (qu'on peut traduire grossièrement par "Avance Australie vers la justice" ou "Avance, belle et juste Australie") est le titre de l'hymne national Australien, mais il ne correspond pas toujours à la réalité. "Fair" est en effet un mot qui ne peut en aucun cas désigner la politique d'immigration du pays dans la dernière décennie.
Dans un billet récent, je vous parlais des différences entre la culture politique Australienne et la culture Française, la première étant certainement plus libérale que la deuxième. Cependant, même une tradition libérale bien ancrée peut être ébranlée par un climat ponctuel délétère, comme le prouve l'exemple de la politique d'immigration en Australie. Notamment la fameuse pratique dite de la détention obligatoire ("mandatory detention"). Cette pratique consiste à enfermer de manière automatique et sans contrôle possible par un juge tout immigré illégal. Cela concerne notamment les demandeurs d'asile qui cherchent à entrer en Australie sans en avoir fait une demande préalable : ils seront mis automatiquement en détention en attendant que leur sort soit réglé. Violation claire de l'Habeas Corpus (non applicable cependant en Australie, mais qui reste une référence), texte qui impose que toute détention soit contrôlée par un tribunal pour être légale.
Cette pratique de la détention obligatoire a été introduite en 1992 par le gouvernement travailliste de Paul Keating (une tache dans son bilan par ailleurs très bon), avec cependant des limites strictes : la détention ne pouvait alors pas dépasser 273 jours et elle était limitée à des cas bien précis. Mais en 1994, débordé sur sa droite et à la suite d'une campagne médiatique sur une "déferlante" récente de réfugiés (notamment Vietnamiens et Chinois), Keating franchit le Rubicon et élargit les possibilités de détention automatique d'immigrés illégaux. La limitation de durée est notamment supprimée : la boîte de Pandore est ouverte, la détention infinie (ou au moins jusqu'à ce que la demande de visa soit traitée) devient possible. Cependant, la législation est alors présentée comme provisoire : une fois les flux d'immigration stabilisés, Keating promet de revenir au système antérieur, ou au moins de réévaluer le dispositif.
On ne saura jamais si Keating avait l'intention de respecter cette promesse, puisqu'il perdra les élections en 1996.
Enters John Howard. Si Keating avait quelques scrupules avec la détention obligatoire (ce qui ne l'a cependant pas empêché de l'introduire), Howard, lui, n'en a aucun. Il trouve cela très bien pour protéger les frontières face aux invasions d'indésirables. Il résume son adhésion à cette politique par une phrase que ne renierait pas notre mini-président, à savoir : "Nous déciderons seuls de qui entre dans ce pays, et dans quelles circonstances ils le font". Sauf que ce n'est pas le problème : bien sûr que l'Australie a le droit de contrôler ses frontières, mais ça n'implique pas forcément de traiter les réfugiés comme de la merde.
Mais Howard n'en a cure. Il va renforcer un dispositif qui est de plus en plus critiqué par les juristes et les groupes de défense des droits de l'homme, mais qui reste populaire auprès de l'Australien de base. Notamment après le 11 septembre, dans le contexte que l'on connaît. Howard, qui se pose en "tough guy" partisan de la fermeté, va donc élargir encore les possibilités de détention obligatoire. Surtout, il crée la possibilité d'une détention infinie dans les cas où le réfugié est débouté de sa demande d'asile mais ne peut être renvoyé dans son pays : sous le système Keating, le réfugié était alors automatiquement régularisé pour raisons humanitaires. Sous le nouveau système Howard, le réfugié ne sera ni expulsé ni régularisé : il restera tout simplement indéfiniment en prison sur le territoire Australien. Un bien beau cadeau pour des gens qui fuient des régimes oppressifs : leur montrer que leur pays d'origine ne craint pas tant que ça, puisque les Australiens eux aussi peuvent les traiter comme des chiens. Ou alors, on les traite comme chez eux pour leur rappeler la maison et leur éviter le mal du pays...en fait, elle est humaniste cette politique ! Ou pas...
Enfin bref, tout ça c'est bien joli, mais ce n'est pas encore assez pour Howard. En 2001, un navire norvégien porte secours à un navire indonésien en détresse au large des côtes Australiennes. Or, il se trouve que les passagers de ce navire, recueillis par le bateau norvégien, sont pour la plupart des clandestins venus d'Irak ou d'Afghanistan et qui espèrent pouvoir trouver refuge en Australie. Le vaisseau norvégien demande alors à l'Australie la possibilité de poser l'ancre dans un port Australien, conformément au droit international qui impose à tout pays de recueillir quiconque fait naufrage près de ses côtes. Refus catégorique du gouvernement Howard, qui va même démarcher les gouvernements voisins pour leur proposer d'accueillir eux-mêmes les réfugiés, aux frais de l'Australie ! Ce n'était donc même pas une question d'argent, Howard voulait seulement éviter à tout prix de voir ces va-nu-pieds poser ne serait-ce qu'un orteil sur le sol de sa chère patrie. Le bateau norvégien sera donc arraisonné par la police Australienne et les réfugiés seront internés dans des camps sur l'île de Nauru. Pour justifier cette intervention musclée, Howard ira même jusqu'à prétendre que le naufrage du navire indonésien avait été simulé et que les passagers avaient jetés eux-mêmes leurs enfants à la mer pour obliger les gardes-côtes Australiens à les sauver et ainsi pouvoir entrer en Australie. Une enquête du parlement prouvera un peu tard (alors que l'opinion a oublié l'affaire) que les allégations d'Howard étaient fausses et qu'il le savait très bien.
Quoi qu'il en soit, Howard va se servir de cette affaire pour parachever le système : nous avons vu qu'il était primordial pour lui d'empêcher que les clandestins posent le moindre pied sur le sol Australien. Dans cet esprit, il va démarcher les gouvernements d'une dizaine d'îles du Pacifique pour y installer des centres de détention payés par le gouvernement Australien pour y enfermer les réfugiés. L'avantage de cette délocalisation est clair : endormir l'opinion publique en éloignant le problème. En effet, l'homme de la rue n'a que faire de s'occuper de gens qui sont entassés sur des îles isolées à des milliers de kilomètres de lui. Cachons donc ces réfugiés que le peuple ne saurait voir. Ce qui n'était qu'un cas d'espèce dans l'affaire du navire norvégien va donc devenir une politique globale que Howard va appeler "la solution du Pacifique" (The Pacific Solution). Avant même les prisons secrètes de la CIA en Europe, Howard inventait donc la délocalisation des pratiques gênantes et peu respectueuses des droits de l'homme...
Tout cela fait de l'Australie un pays aux pratiques douteuses en matière d'immigration, d'autant que la Haute Cour elle-même a validé le principe de la détention à durée indéterminée sans contrôle judiciare. Le pays a ainsi été régulièrement épinglé par Amnesty International et la Commission des droits de l'homme de l'ONU. Malheureusement, vous l'avez vu, la gauche a elle aussi des responsabilités dans la mise en place d'un système qui n'a pas son équivalent dans le monde occidental (même en France...pour l'instant). Cependant, Kevin Rudd, lors du récent retour de la gauche au pouvoir, a immédiatement annoncé la fin de la "solution du Pacifique" : ainsi, en quelques semaines, tous les camps de détention situés dans les îles du Pacifique ont été fermés par le nouveau gouvernement et les réfugiés ont été rapatriés en Australie où ils attendent à présent la réponse de l'administration quant à leurs demandes d'asile. L'aspect le plus dégueulasse de la politique d'immigration Howardienne a donc été supprimé. Mais il reste maintenant à aller jusqu'au bout : abroger le principe même de la détention obligatoire sans contrôle judiciaire, ou au moins réinstaurer des limites strictes. Pour que l'Australie retrouve sa fierté morale...
Come on Mr. Rudd, one step further...can you do it ?
T'as intérêt à te barrer sec quand ton visa expirera sinon tu sais ce qui t'attend!!
Ça donne pas envie de débarquer au pays des kangourous cette histoire...