
C'était le titre de la une de la plupart des sites webs de journaux australiens lorsque la victoire des travaillistes est apparue de façon certaine (il s'agit d'un jeu de mot entre "Rudd" et "landslide", ou raz-de-marée électoral). En effet, après deux longues heures d'attente (car les bureaux de vote de l'ouest du pays n'ont fermé que deux heures après les autres, décalage horaire oblige), les premières estimations ont clairement donné le Labor en tête, avec environ 53% des voix, contre 47% à la coalition de John Howard. L'humiliation s'ajoutant à la défaite, Howard semblait même en passe d'être le deuxième premier ministre sortant à perdre son propre siège (Bennelong), qui lui serait ravi par une ancienne journaliste, Maxine McKew, alors qu'il le détenait depuis 33 ans. En effet, les deux candidats étaient encore au coude-à-coude après dépouillement de 80% des bulletins, mais les préférences plaçaient le Labor en tête. Mais vous ne savez même pas ce que sont les préférences. Sachez qu'ici en Australie, on ne met pas simplement un bulletin avec le nom de son candidat dans l'urne. Non, on remplit un formulaire, en classant par ordre de préférence tous les candidats. Ensuite, si aucun candidat n'obtient la majorité absolue de 50%, on désigne le vainqueur en fonction des préférences. Ainsi, si un candidat a obtenu 48% et un autre 44%, celui qui a obtenu 44% peut très bien emporter le siège s'il a été désigné plus souvent deuxième que son adversaire. C'est ce qui explique que de nombreux sièges ont été remportés par le Labor même quand les libéraux avaient la majorité relative de voix. Configuration typique : prenons une circonscription dans laquelle le candidat libéral obtient 40%, le candidat travailliste 38%, et le candidat des verts 15%. Comme le deuxième choix d'un électeur vert est très souvent le candidat travailliste, le candidat du Labor a toutes les chances d'emporter le siège, même s'il a moins de voix que le candidat libéral. La configuration inverse peut également s'observer : certains sièges ont été remportés par les libéraux grâce à la présence de candidats du parti national en troisième position.
Bref, un système un poil complexe, mais la victoire du Labor reste indiscutable, son avance au niveau national étant de 6%. Les estimations lui donnent un gain de 20 à 25 sièges, ce qui représente la plus large défaite d'un gouvernement sortant depuis belle lurette. Comment expliquer cette défaite malgré un bilan du gouvernement sortant plébiscité par beaucoup d'électeurs, et un taux d'approbation de 50% pour le premier ministre ? La plupart des journaux australiens avançaient plusieurs explications ce matin : l'arrogance du premier ministre sortant, qui n'a eu de cesse de rappeler son bilan "exceptionnel" et de dire à qui voulait bien l'entendre que l'Australie n'avait jamais été aussi forte. Deuxième explication, l'incapacité de ce même Howard à esquisser une vision pour l'avenir de l'Australie : à force de ressasser son bilan, il en a oublié d'expliquer ce qu'il comptait faire pour le futur. Troisième explication : les "Workchoices", ou la réforme des relations de travail par Howard, qui a supprimé beaucoup de protections contre les licenciements injustifiés. La promesse faite par Howard en 2004 de garder les taux d'intérêt à des taux historiquement bas n'est pas non plus pour rien dans sa défaite, quand on sait qu'ils ont monté 6 fois depuis cette promesse. Le changement climatique a également beaucoup pesé dans la campagne, et tout le monde sait que Howard n'en a jamais rien eu à foutre. Il a eu 11 ans pour s'en occuper, et il n'a fait mine de découvrir le problème que maintenant, pour des raisons électoralistes. Dernière explication, l'usure du pouvoir : John Howard était là depuis trop longtemps et il n'a pas su s'arrêter à temps. Au lieu de se retirer avant ces élections, il a continué coûte que coûte tout en promettant de se retirer peu après avoir été élu, sans préciser quand. En gros, le message était : élisez-moi une dernière fois que je puisse profiter d'une retraite paisible, mais vous ne saurez pas quand je compte partir. Bref, c'est assez mal passé dans l'électorat. L'animal politique qu'est Howard a donc commis une incontestable erreur tactique, et plus la campagne avançait, plus il a semblé perdre le contact avec le pays. D'autant qu'il s'est épuisé à faire campagne dans son propre siège en danger, au lieu d'aller batailler dans les circonscriptions indécises.
Howard a concédé sa défaite aux environs de 22 heures, insistant encore une fois sur son bilan, estimant qu'il laissait à Rudd une Australie plus prospère et plus fière que jamais. Encore faut-il savoir à quoi est dûe cette prospérité : des réformes libérales de l'économie ? Elles sont essentiellement dûes aux gouvernements travaillistes des années 1980, Howard s'étant contenté de gérer les affaires courantes. Le boom minier ? Voilà une meilleure explication : avoir comme voisin la Chine, qui est en pleine croissance et qui vous achète des tonnes de charbon, ça aide pour avoir une économie prospère. Dans tous les cas, Howard ne me semble pas le principal artisan de cette prospérité "exceptionnelle", dont beaucoup d'australiens restent exclus.
Howard a terminé son discours en remerciant les australiens, qui lui avaient fait l'immense honneur d'être à la tête de ce "pays magnifique" pendant 11 ans. Un truc qui m'a frappé d'ailleurs dans les différents speechs que j'ai entendus hier soir, c'est le temps passé par les différents politiciens (surtout les conservateurs) à insister sur la place particulière et privilégiée de l'Australie : combien de fois ai-je entendu des phrases du style "this is the best country in the world", "this is the best place in the world", "we are so lucky to live here". Jusqu'à présent, je pensais que ce n'était qu'en France et aux Etats-Unis qu'on se croyait à ce point exceptionnel (le rôle de la France dans le monde, blablabla). Apparemment, en Australie aussi, du moins chez les libéraux. Sans doute n'est-ce destiné qu'à flatter l'électorat, mais bon...
Dans son speech de victoire, Kevin Rudd est resté assez consensuel. Magnanime, il a rendu hommage à son adversaire sans l'enfoncer, puis a déclaré qu'il était temps d'écrire une nouvelle page de l'histoire du pays. Il a insisté sur l'abrogation des lois sur les relations de travail de Howard, la ratification du protocole de Kyoto, et la réconciliation avec les aborigènes, autant d'issues que Howard n'a traité qu'avec le plus grand mépris pendant ses 11 années à la tête du pays. Bref, même si Rudd devra encore batailler avec un Sénat conservateur jusqu'en juillet 2008, l'Australie semble enfin repartir du bon pied. C'est une bonne nouvelle.
De quoi s'ouvrir une bonne bière pour fêter ça (ben oui, on fête pas les victoires au champagne ici).
Par contre, un truc bizarre, Rudd n'a pas dévoilé son programme en matière de soutien aux strip clubs. On sait pourtant qu'il a récemment reconnu l'importance particulière de ces endroits dans l'économie du pays...sans doute un oubli passager...
Eh bien c'est la bonne nouvelle du jour. Comme quoi la politique peut encore apporter des bonnes nouvelles.